Accueil » Devoir moral: la productivité est-elle un devoir moral ?

Devoir moral: la productivité est-elle un devoir moral ?


Associer la productivité avec le devoir moral touche plusieurs problèmes philosophiques fondamentaux: la valeur du travail, la finalité de l’existence humaine, et le rapport entre l’individu et la société.
Les traditions philosophiques ont chacune leur propre réponse à cette question philosophique essentielle.

Certaines doctrines considèrent que l’activité productive possède une valeur morale élevée, tandis que d’autres préfèrent la relativiser ou la critiquer.

1) La valorisation morale de l’activité productive


Dans plusieurs traditions philosophiques, l’activité productive est associée à la réalisation morale de l’individu.


La tradition aristotélicienne


Chez Aristote, l’être humain atteint son accomplissement en actualisant ses capacités rationnelles et pratiques. Dans l’Ethique à Nicomaque, il explique que le bonheur (eudaimonia, en grec ancien) consiste dans la pratique d’une activité conforme à la vertu.
Même si le philosophe valorise surtout la contemplation plutôt que le travail productif au sens économique, l’idée fondamentale qu’il exprime reste que que l’inaction et l’oisiveté ne permettent pas l’épanouissement humain.
Selon Aristote, l’activité, sous une forme ou sous une autre, est liée à la réalisation de soi.


La tradition kantienne


Dans une perspective moderne, Emmanuel Kant attribue au travail une dimension morale liée à la dignité humaine.
Pour Kant, l’être humain doit se traiter lui-même comme une fin et développer ses propres facultés. La paresse et la négligence de ses talents peuvent constituer une faute morale, car elles reviennent à ne pas cultiver les capacités que la raison nous donne.
Dans cette perspective, la productivité peut être vue comme un devoir envers soi-même: celui de développer ses talents.


La vision de Max Weber


Dans une perspective économique et morale différente de celles de ses prédécesseurs, Max Weber analyse un phénomène qu’il nomme « l’éthique protestante ».
Dans son ouvrage L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, il explique que certaines traditions religieuses ont transformé le travail productif en véritable obligation morale. En effet, note-t-il, travailler de manière disciplinée et efficace est perçu comme un signe de vertu et même de salut.
Selon lui, cette conception de la productivité a contribué à faire de la productivité une valeur centrale dans les sociétés modernes.

2) La productivité comme aliénation ou illusion morale


D’autres penseurs ont, au contraire, contesté l’idée selon laquelle la productivité constituerait un devoir moral.


La pensée de Karl Marx


Pour le penseur, le problème n’est pas l’activité productrice en elle-même, mais la forme que prend le travail dans le capitalisme.
Dans les Manuscrits de 1844, Marx décrit le travail salarié comme une activité aliénée. Le travailleur produit des biens qui ne lui appartiennent pas et perd le contrôle sur son activité.
Dans ces conditions, faire de la productivité une obligation morale revient à justifier une structure d’exploitation. Le travail pourrait être une activité libre et créatrice, mais il ne l’est pas dans un système où la productivité sert avant tout à accumuler du capital.


La pensée de Friedrich Nietzsche


Plus radicalement, Nietzsche critique l’obsession moderne pour le travail. Dans le Gai savoir notamment, il observe que les sociétés modernes valorisent le travail constant parce qu’il empêche les individus de penser et de développer une véritable culture.

Pour le philosophe, la glorification du travail peut être un instrument de contrôle social. En effet, l’individu occupé en permanence devient plus docile.


La pensée de Bertrand Russell


De même, dans son Eloge de l’oisiveté, Bertrand Russell défend l’idée que l’idéal moral de productivité permanente est une erreur historique.
Le penseur soutient que que le progrès technique pourrait permettre de réduire drastiquement le temps de travail, libérant du temps pour la culture, la science ou le loisir.
Dans cette perspective, la moralisation de la productivité maintient surtout une organisation sociale dépassée.

3) La distinction entre activité et productivité


Il reste à considérer une nuance importante qui consiste à distinguer l’activité humaine de la productivité économique.
Certains penseurs valorisent l’activité humaine mais critiquent la réduction de toute activité à la production mesurable.

C’est d’ailleurs le cas de la philosophe Hannah Arendt qui expose sa pensée dans La Condition de l’homme moderne.
Arendt distingue trois types d’activités: le travail (nécessaire à la survie), l’oeuvre (qui crée des objets durables) et l’action politique (qui concerne la liberté et la vie collective).
Elle critique les sociétés modernes qui réduisent la valeur humaine à la productivité économique, en oubliant la dimension politique et culturelle de l’existence.

La productivité et le devoir moral


La productivité n’est donc pas universellement reconnue comme un devoir moral.

Pour certains penseurs comme Kant, développer ses capacités et travailler activement peut relever d’une exigence morale.
Pour d’autres, comme Marx ou Russell, la valorisation morale de la productivité masque souvent des mécanismes sociaux de domination ou une conception appauvrie de la vie humaine.
Enfin, des philosophes comme Arendt invitent à distinguer l’activité humaine authentique de la simple efficacité productive.

Ainsi, la question dépend largement de ce qui est entendu par productivité.
Si cela signifie de développer ses capacités et contribuer au monde commun, la productivité peut avoir une dimension morale.
En revanche, si elle est réduite à toujours produire davantage dans un système économique donné, son statut moral devient beaucoup plus contestable.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *