Le débat juridique existe à deux niveaux distincts.
D’abord, il existe le niveau académique, qui concerne les étudiants en droit (licence, masters, concours, écoles professionnelles).
Ensuite, il y a bien sûr le niveau professionnel, propre aux avocats plaidants, aux magistrats, et aux débats contradictoires réels.
A cet effet, le témoignage de Robert Badinter, dans son livre L’exécution, est particulièrement éclairant. Il y décrit la tension extrême d’une plaidoirie où la décision du juge peut littéralement décider de la vie ou de la mort.
D’autre part, cette situation révèle, en parallèle, les techniques fondamentales du débat juridique sous pression.
1) Le débat juridique sous pression chez les professionnels
Dans l’Exécution, Badinter raconte la défense de Roger Bontems. Il explique à travers ses pensées que, dans une réelle audience, le temps de parole est limité. Pire, le juge peut être hostile et l’opinion publique pèse sur les décisions finales. De plus, les enjeux humains sont immenses.
De plus, l’auteur démontre que le débat juridique est non seulement un exercice intellectuel, mais aussi et surtout stratégique.
Techniques fondamentales des avocats
1. Structuration radicale de l’argument
En pratique, un avocat ne multiplie pas les arguments faibles. En fait, son argumentaire possède une structure typique et assez simple à comprendre.
1. Qualification juridique du problème;
2. Règle de droit applicable;
3. Application aux faits;
4. Conclusion claire.
Ci-dessous, en voici un exemple simplifié.
Question: responsabilité pénale?
Règle: élément matériel + intention
Faits: démontrer l’absence d’intention
Conclusion: acquittement
En l’espèce, les professionnels cherchent l’argument décisif pour basculer l’affaire, et non pas la quantité.
Par exemple, dans son livre, Badinter explique que, face à la peine de mort, il fallait faire basculer la perception morale du juge, et pas seulement discuter de la technique du droit.
2. Hiérarchisation des arguments
Les étudiants en droit le savent bien: dans le milieu juridique, tout a une hiérarchie. A A l’évidence, les débats ne font pas exception.
La technique centrale des avocats du barreau est donc de mettre en avant leur argument principal (le plus fort, le plus solide). Leur argumentaire enchaîne ensuite, naturellement, avec les arguments secondaires, tout aussi importants mais de moindre poids.
La structure type de leur argumentaire est la suivante:
I. Argument décisif,
II. Argument juridique complémentaire,
III. Argument d’équité ou d’humanité
Or, les étudiants font souvent l’erreur inverse: tout mettre au même niveau.
3. Anticipation des objections
Un avocat plaide contre son adversaire avant qu’il ne parle.
Lorsqu’il plaide, il commence par anticiper les objections avant de les réfuter en utilisant à son avantage les faits établis.
La structure classique ressemble à ce qui suit:
On pourrait objecter que…
Mais cet argument ne résiste pas pour trois raisons…
D’ailleurs, cette technique est très utilisée par Badinter pendant sa carrière.
4. Narration des faits (storytelling judiciaire)
Les grands avocats savent que les juges décident avec le droit et l’intuition humaine.
Dans L’exécution, Badinter explique qu’il fallait humaniser l’accusé pour combattre la logique de la guillotine.
Donc un bon débat juridique inclut toujours un récit clair des faits, une remise en contexte, et l’humanisation des parties au procès.
2) Le débat juridique au niveau étudiant
En fait, chez les étudiants, la pression quant aux débats est différente. En effet, le débat juridique devient un examen oral ou une simulation de procès. Il se tient lors des séances de travaux dirigés ou lors du passage des épreuves d’un concours.
Cependant, la logique reste la même: un raisonnement juridique structuré.
Structure idéale d’un débat juridique de niveau étudiant
1. Qualification juridique
Tout d’abord, l’essentiel est de commencer par identifier quel est le problème juridique.
S’agit-il d’une responsabilité contractuelle?
Est-ce une faute pénale?
Peut-on établir la nullité de cet acte?
2. Règle de droit
Il s’agit ici de citer les articles de loi, la jurisprudence, et les principes juridiques qui relèvent du sujet.
3. Application aux faits
C’est la partie la plus importante. En effet, il s’agit d’analyser les faits.
Hélas, beaucoup d’étudiants sautent cette étape et se contentent de réciter la loi.
4. Conclusion nette
Bien entendu, un raisonnement juridique se conclut toujours par une phrase déductive du type « par conséquent… ».
3) Comment se distinguer des autres étudiants
En droit, la majorité des étudiants commettent trois négligences lorsqu’ils construisent leur argumentaire. Ce sont pourtant celles-ci qui s’avèrent décisives dans la notation. Ces trois négligences sont la récitation de cours, le raisonnement mécanique et une argumentation hésitante.
Pourquoi je parle de négligence?
Parce que ces trois réflexes témoignent d’une logique étudiante. Or, le droit est plus structurel.
1. La clarté
Un bon juriste sait simplifier les problèmes complexes.
Pour cela, il s’agit de se contenter de phrases courtes et d’une structure visible.
Cela permet d’éviter les confusions et et de suivre le raisonnement.
2. La hiérarchie des arguments
Il faut dire quel est l’argument principal et le prioriser devant les autres.
Peu d’étudiants prennent cette précaution.
3. La culture juridique
Démontrer que l’on possède des connaissances en droit est essentiel chez les étudiants.
Il s’agit de mentionner une jurisprudence célèbre ou un principe général.
Par exemple, le principe de légalité ou la présomption d’innocence.
Et bien sûr, il est attendu de savoir comprendre et de pouvoir expliquer chaque principe, chaque jurisprudence cité dans son argumentaire.
4. La position argumentée
Lorsqu’on argumente, la manière avec laquelle on s’exprime contribue à notre crédibilité auprès des auditeurs.
Dès lors, il faut donc s’assurer que l’on évite les hésitations du type « Peut-être que… ». Donc il est préférable de s’affirmer. Par exemple, vous pouvez suggérer que la solution la plus cohérente est telle chose.
4) Vaincre le stress dans un débat juridique
Même les plus grands avocats ressentent une pression immense lorsqu’ils doivent plaider pour leur client.
Dans L’exécution, Badinter décrit la tension psychologique extrême qu’il traverse avant la plaidoirie.
Dès lors, la solution n’est pas de supprimer le stress – c’est impossible. En revanche, il faut pouvoir le canaliser.
Technique 1: structure mentale simple
En droit, dès la première année de licence, les exercices juridiques sont toujours organisés en deux idées principales. Ces idées deviennent la partie I et la partie II des exercices juridiques composés.
Dans un argumentaire, le principe est le même. La structure ne conserve que trois arguments principaux, au plus.
Cela permet de réduire la surcharge cognitive en allant à l’essentiel du débat.
Technique 2: la respiration
Cette technique est utilisée par de nombreux plaideurs. Classique de l’éloquence, soit l’art de bien parler, la respiration est une méthode imparable pour reprendre le contrôle de son corps.
Il suffit d’inspirer 4 secondes, puis d’expirer 6 secondes. Ainsi, le rythme cardiaque ralentit de lui-même.
Technique 3: la préparation adversariale
En fait, pour ce qui est de la préparation adversariale, c’est très simple. Il s’agit de deviner à l’avance les positions de l’adversaire. En somme, on se demande quel est l’argument le plus dangereux que peut avancer l’opposition et qui peut balayer notre position.
A partir de là, on peut construire notre réponse, solide et structurée.
Technique 4: mémoriser la première phrase
Pour stabiliser le début de sa prise de parole, l’idéal est de toujours connaître la première phrase de son intervention.
En effet, c’est celle-ci qui fait office d’accroche dans notre prise de parole, et qui capte l’attention des auditeurs.
Construire un débat juridique sous la pression
Par conséquent, dans L’exécution, le message profond de Badinter devient le droit qui n’est jamais seulement une technique. En effet, un grand débat juridique repose sur trois piliers fondamentaux.
1. La rigueur juridique,
2. La stratégie argumentative,
3. La dimension humaine.
Ainsi, Badinter démontre comment une plaidoirie peut changer une décision judiciaire, et même, parfois, l’histoire du droit.